Je suis rentrée chez moi pour continuer le voyage. C’est un beau projet, c’est beau les projets…oui…mais… Le retour dans les rouages du temps présent, un temps qui tourne trop vite et avale les gens ne s’est pas fait sans chocs. Le premier a été de poser le pied à l’aéroport de Bruxelles, de prendre la première bouffée d’air froid, d’attendre mes bagages au milieu de visages fatigués, tristes et agacés. Exit les sourires au bétel. Et il faut aller vite, regarder sa montre toutes les 5 minutes parce-que le train pour Lille part dans une heure, il faut encore rejoindre la gare, gare aussi froide que l’air, dépersonnalisée, je ne suis qu’un corps fatigué entouré de béton courant pour attraper son Thalys. Thalys qui me ramènera chez moi en 30 minutes, un temps suffisant pour me demander » c’est où chez moi ? » » et si je ne m’arrêtais pas à Lille mais à Paris, je pourrais rejoindre Charles De Gaulle et repartir ailleurs ». La suite du voyage ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices, ça tourne déjà trop vite dans ma tête. Second choc, arrivée à Lille, prendre le métro, passer à Carrouf en chemin parce-que je n’ai rien à manger. Une pièce dans un caddi qui roule sur 3 roues, abondance de nourriture, abondance de produits suremballés, abondance d’inepties, abondance d’inutile, abondance de rien, passer à la caisse, faire la queue, en file indienne, la cliente est bien dressée, sourire à la caissière au regard vide, elle s’ennuie mais n’a pas le choix, elle aussi doit payer ses courses. Rentrer à la maison, enfin. Je n’ai pas le courage de déballer mon sac, je vais dormir directement, c’était déjà trop. Troisième choc, retour tête la première dans les bouches. Des bouches qui appartiennent à des gens mais je n’ai pas envie de les voir, pas envie de les écouter se plaindre « Docteur, j’en peux plus, j’ai trop mal » , moi aussi je n’en peux plus, moi aussi j’ai mal, lâchez moi la grappe les gens. Et la routine, cette petite vicieuse, que j’avais soigneusement rangée dans un placard, fait son grand retour. Elle m’adore, la coquine, elle voudrait me coller à la peau pour toujours, je la repousse je ne veux pas d’elle mais elle insiste, pot de glue ! Plus je m’ennuie, plus elle m’étouffe. Si c’est ainsi, alors je vais gripper la machine du temps pour que ça s’arrête. Je dois continuer mon voyage, question de vie ou de mort, pas le choix.
Je suis déjà allée à Vancouver rendre visite à P, partie deux ans plus tôt pour changer de vie. Elle fait partie de ces gens qui pensent qu’en fuyant à l’étranger ils iront mieux. Elle n’est pas allée mieux, elle a juste emmené ses soucis dans ses bagages. Ceci dit trimballer sa valise de problèmes sur la plage à Vancouver plutôt qu’à la citadelle de Lille les rend plus supportables, peut-être.
Je lui envoie un mail, la réponse est rapide « prends tes billets » . Je prévois de partir fin août pour quinze jours, fêter mon anniversaire à Vancouver est une belle perspective, je n’aime pas les anniversaires c’est toujours une année de plus qui me rapproche de la mort.
Vancouver est le New-York canadien paraît-il. C’est une ville horizontale au bord de l’océan Pacifique, qui la pénètre et la caresse, un océan à perte de vue, un océan pour se noyer. La verticalité est aussi intéressante, les buildings montent vers le ciel donnant l’impression d’être aspiré vers le haut. Une abscisse, une ordonnée, le troisième axe, la profondeur, est son âme, vraisemblablement pure. Pour preuve sa devise « by sea, land and air we prosper » . Mais il faut garder en tête que c’est une ville nord américaine au tempérament nord américain où la superficialité des relations est chose normale. Les Canadiens sont avenants, souriants, polis et si vous avez de l’argent à dépenser ce sont vos meilleurs amis. En revanche, pour l’authenticité il faudra repasser. Il ne faut pas oublier non plus que les indiens sont toujours parqués dans des réserves et ont peu accès aux hautes études et aux postes bien placés. Ne pas oublier non plus que tous les SDF de la ville ont été déplacés là-bas, loin, pour les JO d’hiver. Ça fait tache, la pauvreté, dans ce décor si parfait alors qu’un self made man bodybuildé, à la mâchoire volontaire et cramé par le soleil c’est classe, ça envoie. C’est ça Vancouver, une ville carton pâte. Mais c’est là que j’irai parce-que je l’aime bien malgré tout.
Je suis arrivée 3 jours avant mon anniversaire, ça me laisse le temps de me remettre du décalage horaire. P est venue chercher à l’aéroport, nous arrivons chez elle, pas le temps de me poser, je dois défaire mon sac pour en refaire un, elle m’emmène à une soirée sur Bowen Island, nous devons prendre le dernier bateau. Je suis vraiment fatiguée mais l’idée me plait, une soirée en plein air, musique électro à fond pour commencer les vacances quelle aubaine. Et ça n’arrêtera plus des vacances. Vancouver est aussi une ville de la nuit, bars, boîtes, alcool, drogue. Très loin de l’image quelque peu ingénue new- age qu’elle véhicule. Leur rapport à la spiritualité est surfait, il n’y a qu’à aller sur Wreck Beach pour s’en rendre compte, space cake et encens sont vendus sur le même étal. C’est une plaque tournante du commerce de la drogue mondial… Qu’importe, j’aime être avec mon amie, j’aime nos folies, j’aime nos rires, notre insouciance. Mon insouciance aurait pu me coûter la vie. C’était le 11 septembre, 3 jours avant de rentrer en France. Soirée 11 septembre au Bunker, un événement astronomique devait se produire et pour s’en préserver nous devions nous protéger la tête avec un chapeau fait d’aluminium. Ridicule mais je suis là pour m’amuser. Et je vais m’amuser jusqu’à… P noie ses ennuis dans la cocaïne festive, c’est son échappatoire et ce soir là elle a prévu d’en prendre. Nous sommes avec sa voisine, fan aussi de cocaïne. Elles enchaînent une première ligne puis une deuxième, je m’entends dire « donne moi ta paille » , je n’hésite pas j’en ai envie et je me suis toujours demandée ce qu’on ressentait défoncé. Comment une poudre blanche peut avoir autant d’effet sur le cerveau ? Intrigant. Sniffe, shoot instantané, dilatation des pupilles, sourire idiot, sensation de plénitude, de bonheur, tout s’envole, c’est une bombe atomique de plaisir, anglais parfait, fluide, ça va vite ça tourne, mon cerveau est à fond, encore une, waouh ! Le pied ! Sensations exacerbées. Nous partons ensuite vers la boîte, tout le monde est beau, gentil, intéressant. Désinhibition, j’aime tout le monde, je ne suis qu’amour. Une fille traîne à l’extérieur, elle fait le tour pour proposer sa MDMA maison gratuitement, quelle grande dame !
Direction les toilettes, boulette préparée et avalée. Attendre moins d’une minute et sentir les effets. Ça ne va pas, j’ai chaud, ça craint, je dois me battre pour garder un peu de lucidité pour sortir des toilettes, trouver P et la prévenir. Elle m’emmène dehors, je suis partie loin, elle me donne à boire, je n’arrive pas à boire, je ne contrôle plus rien. Elle va chercher de l’aide. Physiquement je vais mal mais dans ma tête c’est le nirvana, il y a des flashs lumineux, je tombe dans les profondeurs de mon cerveau et j’y resterais bien, c’est bon, je comprends tout, je sais tout, j’ai trouvé le paradis et je rêve. Je les vois toutes les deux, mes âmes soeurs, affolées, me demandant de partir du monde des morts. Je ne suis pas dans le monde des morts, je suis au paradis je leur réponds. « Vas t’en ! Pars ! Tu te trompes ! Tout n’est qu’un leurre ! Vas t’en où tu ne reviendras jamais ! Reviens à nous, reviens vers la lumière « . J’ai bataillé deux heures durant, elles sont restées avec moi, m’ont poussée à sortir de l’enfer du paradis. Je suis revenue, un pompier irlandais à mes côtés, c’est sa voix et ses claquements de doigts que j’entendais à l’extérieur. Sa voix qui me disait « L, stop ! Regarde moi ! ». J’ai été doublement aidée, j’ai eu de la chance. Je suis revenue, je venais d’avoir 29 ans…
Les derniers jours ont été terrible, j’ai pris l’avion amochée, une autre amie est venue me chercher à Paris, je l’ai appelée en pleurs, déboussolée et perdue. C’était une expérience que je devais vivre, qui fait partie du voyage. Voyager c’est tâtonner, essayer, expérimenter pour trouver sa voie. Parfois le chemin est chaotique et dangereux mais je sais que je pourrai compter sur mes soeurs d’âmes. Je suis là pour elles, elles sont là pour moi. J’avance, je continue le voyage, encore. »
Elément végétal : le pavot
Elément musical :
Crédits : Illustration Gatien Jouanneau

