Le gang des goélands

C’est une journée comme une autre qui commence, mon activité principale consiste à trouver, sans trop de peine, de la nourriture. Je suis devenu flemmard, j’ai appris à me nourrir seul en observant mes parents mais j’ai découvert que, lorsque l’air est au plus chaud, il suffit de survoler la côte et d’attendre que le soleil soit haut pour que les gigoteurs se remplissent et abandonnent leurs restes sur le sable. Ce sont des animaux colonisateurs, saisonniers, à deux pattes, sans poils et sans plumes. Je les appelle les gigoteurs parce-qu’ils s’agitent dans tous les sens, sans raison apparente. Je ne les comprends pas, ils ne viennent que lorsque le ciel est bleu, s’ébrouent dans l’eau, tous au même endroit, puis retournent gesticuler sur la plage, comme un ban de sardines effrayé. Qu’importe, grâce à eux je mange sans effort, alors j’ai plus de temps pour m’adonner à ce que je préfère dans la vie de goéland : voler ! Étendre mes ailes, prendre les courants d’air chaud le long des falaises, monter haut dans le ciel et planer. Je vois le monde, je suis là et je flotte. Mon corps effilé me permet de progresser sans battre des ailes, je joue avec l’air pour parcourir la plus grande distance sans peine. Il est comme une caresse sur mes plumes, tantôt chaude, tantôt fraîche. Parfois brutale, elle me rappelle que je ne suis qu’un élément dans un élément plus puissant et que ma vie ne tient qu’à mon adresse. Aujourd’hui, la caresse est agréable et chatouille mes narines de l’odeur tant désirée, celle du repas facile. Plus jeune je n’aimais pas la sentir, sa perception ne m’évoquait rien de naturel, elle était comme une tache dans mon répertoire olfactif. En revanche, les goélands plus âgés s’excitaient et se regroupaient au-dessus des boîtes desquelles elle émanait. Les gigoteurs aussi étaient attirés, leurs jambes les portaient naturellement vers elle. Je pouvais faire confiance à l’instinct de mes aînés alors je l’ai goûtée, j’ai mangé ce qui la sentait : des gros vers de sable frits. Et ils étaient succulents, une vague de plaisir a parcouru mon corps et fait frétiller ma queue. Encore, j’en voulais encore !

Tous les jours, depuis, je surveille la position du soleil et sens l’air. L’odeur de la mer ne me contente plus et m’indiffère. J’attends les premières effluves de vers comme j’attendais la becquée quand je n’étais encore qu’un poussin. La mi-journée est proche, les narines dilatées par les senteurs de friture, je prends un courant thermique descendant pour m’approcher du sol, prêt pour mon shoot gourmand. Survol des bipèdes, oeil attentif, là ! Une gigoteuse replète se sépare de son groupe, elle sent l’odeur, je pourrais la suivre les yeux fermés. Je ne suis pas le seul à l’avoir repérée, déjà d’autres goélands planent au-dessus d’elle, il va falloir me faire une place pour chiper les meilleurs vers. J’étire les ailes sur toute leur envergure pour m’imposer. D’un oeil je surveille la gesticulatrice, d’un autre mes concurrents. De la main elle attrape une poignée de vers et les jette sur le sable, je replie les ailes et fonds sur eux. Au sol, la guerre de midi est déclarée, chacun cri plus fort dans une tentative d’intimidation, efficace uniquement sur la dodue qui prend peur, s’emmêle les jambes et s’aplatit lourdement sur le sable. Elle ressemble à s’y méprendre à un vers gras et géant, je me demande si elle a la saveur de son odeur. Pas le temps de goûter, deux agités s’approchent, les bras battant l’air pour nous éloigner. Les autres goélands et moi-même nous regardons l’air surpris, pourquoi nous appâter puis nous chasser ? Ces gros asticots sur pattes sont incompréhensibles ! Nous nous éloignons de quelques battements d’ailes, un juvénile émotif lâche une fiente bien méritée sur le crâne chauve d’un gigoteur. Le trio abandonne le champ de bataille, la place est enfin libre. Je remarque une méduse parmi les vers, les autres la délaissent, elle est tout à moi. Je la pique du bec, étrangement sa texture est différente de celles que je trouve en mer, son goût aussi, je m’en désintéresse et retourne à mes vers. L’estomac rempli, je quitte les goélands et, le pas chancelant, je rejoins le bord de mer pour digérer pieds dans l’eau, bec au vent et plumes au soleil. Clap de fin, opération « déjeuner » terminée.


Elément végétal : l’oyat

Elément musical :

Crédits : Illustration de Gatien Jouanneau


Laisser un commentaire