Mormal

Mon chemin vers Mormal commence avec Grou.
Grou, c’était mon chat. Ce sobriquet est le diminutif de Grounie, lui-même une version affectueuse de Gronchon, ou un néologisme mêlant grognon et ronchon. Ça lui allait tellement bien, à Grou !
Grou est morte, le dire autrement serait un euphémisme, un mot est un mot, Grou est morte. Point.
Pour exprimer ma peine je peux pleurer. Je ne sais pas pleurer, ça reste coincé dans ma gorge, blocage, rangement dans la boîte mentale étiquetée « souffrance ». Alors j’ai besoin d’un substitut à la peine, et celui-ci se trouve dehors, dans la Nature.
J’irai chercher le Vivant… J’irai chercher le Vivant dans la forêt de Mormal. Je ne trouverai pas que le Vivant à Mormal, je trouverai aussi… Chuuuut… Ne le dis pas encore, attends…

La forêt de Mormal se situe dans l’Avesnois, le sud du département du Nord. Je vais rarement au sud de Lille, je préfère monter, regarder vers le haut, au-delà de moi, mais parfois poser les yeux plus bas, sur soi, sur ce que raconte le corps comme miroir de l’esprit s’avère nécessaire. Là tout de suite ma tête doit se rapprocher de mon corps alors j’irai regarder en bas, à Mormal.

Le bassin minier fait office de ligne de démarcation virtuelle entre le haut et le bas du département. Au nord, les Flamands, au sud les Français.
Les Ardennes Belges et les Wallons sont proches, en témoigne l’architecture des maisons : les façades sont un mélange de brique rouge et de pierre de taille, la tuile de terre cuite est remplacée par l’ardoise. Le style flamand quelque peu rococo fait place à plus de classicisme, tout est plus droit et plus net. L’architecture paysagère suit la même ligne directrice, bocage et forêt dessinent la campagne avesnoise. Les villages sont plus espacés et la densité de population plus faible, ce qui crée de l’espace et donne une impression de solitude. Ça tombe bien, j’ai besoin d’espace et de solitude.

Prendre l’A1, puis l’A23, sortie 22a Maubeuge, suivre Laon, arriver à Locquignol, village englouti par la forêt, j’y suis.
Je choisis un endroit au hasard pour y entrer, je n’ai pas besoin de carte, je compte avancer à l’instinct.

Je fais une vingtaine de mètres, je me retourne, la forêt s’est refermée derrière moi. Je quitte un large sentier tout droit pour emprunter sans réfléchir un chemin boueux et sinueux, bordé d’orties et de fougères. Ce sont mes pas qui me guident, la forêt qui m’engouffre. Tous les dix mètres, parfois moins, je m’arrête et j’écoute… Quelque chose me chiffonne. Avancer… Stopper… Regarder… Avancer… Et s’arrêter encore. Que me disent mes sens ? J’hume l’air, ça ne sent pas la forêt. Je regarde près de moi, au loin, vers le ciel et vers la terre. C’est au sol que je trouve des traces de vie, des empreintes de sabots toute fraîches, des bousiers noir et bleu électrique et de grosses limaces star wars. Je commence à comprendre…. Patience…

J’écoute, j’entends au loin le bruit sourd des pics qui tapent les arbres et puis rien, le silence absolu, pas même une feuille qui bruisse, un silence écrasant qui me plaque au sol.
Je reprends ma marche, j’entends chaque pas que je fais, j’entends le froissement de mes vêtements, même ma respiration. Je suis extrêmement bruyante, beaucoup trop malgré toute la délicatesse dont je suis capable. Je trouble la forêt, je suis seule je ne croise personne et pourtant je prends toute la place.

Les essences d’arbres sont variées à Mormal, on y trouve du chêne, du hêtre, du frêne et d’autres espèces que je ne reconnais pas. Le sous-bois est soit dense, soit clair et tapissé de feuilles mortes.
D’après la légende Mormal aurait été créée suite à la bataille sanglante opposant Ursus, roi de Trèves, et Ursa, reine des Belges. Elle aurait fait planter un chêne pour chaque homme mort et un hêtre pour chaque femme tuée dans l’affrontement. L’un des guerriers, Sylvius, aurait reçu un sortilège par la déesse Diane, amoureuse de lui, qui le transforme en chêne le jour et humain la nuit, il serait le plus vieux chêne de la forêt. Voilà pour la légende, mais je ne la connaissais pas avant d’entrer dans la forêt ni en en sortant…. Chuuuut… Ça arrive…

Le gros gibier pourtant bien présent dans la forêt est discret. Je distingue dans la boue ses traces de pas, je trouve des déjections, je vois aussi où ils traversent les sentiers. Il est comme un fantôme, je sens sa présence, j’en ai des preuves physiques mais il m’évite. Je décide alors de rester près du « ruisseau aux chevaux », assise sur un tronc de bouleau, et de me laisser porter par cette ambiance particulière. Le silence toujours, mais tellement bruyant. Je ferme les yeux pour me concentrer dessus, en apprécier toute la profondeur, et mon oreille entend ce qu’habituellement je n’aurais pas entendu : à ma gauche, près de ma chaussure, un bousier peine à gravir et traverser une forêt de feuilles mortes. A l’échelle humaine ce serait l’équivalent de l’Everest ! Où va-t’il avec tant d’entrain ? D’où vient-il ? Pourquoi ?
Peut-être que c’est ça que la forêt veut que je fasse, que je regarde ce qu’on regarde trop rarement, ses petits habitants tellement nécessaires à son équilibre. Peut-être que les gardiens de la forêt ne sont pas les cerfs mais les insectes et les limaces. Ce sont eux qui garantissent la vie des cervidés, des sangliers et des oiseaux. Sans eux, point de vie. Ce serait le sens de ce silence ?

Je me laisse divaguer, je pose la tête sur ma main, je m’assoupis, j’ai envie de m’allonger dans les feuilles et de rester là. Peut-être bien qu’à mon réveil les racines des arbres m’auront enveloppée, peut-être que je ferais partie de la forêt, peut-être que je serais un esprit de la forêt. Parce-qu’elle est déroutante, envoûtante et absorbante cette forêt. La nuit je suis sûre que tous ses habitants festoient ensemble, tous les invisibles, petits et grands, elfes et trolls, esprits des arbres, autour de Sylvius, le roi du bois.

Voilà ce que j’ai trouvé, un monde légendaire perceptible, qui n’existe pas mais que nous imaginons à travers la sensibilité de nos sensations et perceptions.
En tout cas, ce que je sais, c’est que j’ai trouvé de la magie, que l’espace d’un après-midi j’étais dans le monde des légendes celtiques et nordiques, qu’une forêt silencieuse et mystérieuse déborde d’énergie, pas celle de la Terre comme en Tanzanie, celle du Ciel. Entre le ciel et la Terre il y a moi, je fais le lien et j’absorbe la Terre et le Ciel, je suis la Vie.


Elément végétal : le hêtre

Elément musical :

Crédits : Illustration de Gatien Jouanneau


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