Girls’ night out

Elle est plantée devant son miroir de salle de bain depuis dix minutes. Elle se regarde, le visage sans expression. Elle n’aime pas ce qu’elle voit, elle n’aime pas sa « tronche d’ascenseur ». Les éclairages latéraux lui donnent un teint blafard et accentuent ce qu’elle considère comme des défauts : ses éternelles cernes de panda, ses boutons rebelles qui tentent une percée sur son front et son menton, son duvet de moustache. Pourtant, elle respecte son rythme de sommeil, astique son visage régulièrement avec une lotion détox purifiante et se rend chez l’esthéticienne tous les quinze jours. Ce dont elle ne se rend pas compte est que, lorsqu’elle sourit, elle irradie. Ses yeux se plissent en forme de croissant de lune laissant apparaître de discrètes rides et sa bouche découvre une ligne du sourire parfaite. Elle ne s’offre jamais ce visage-là, il est réservé aux autres. Au quotidien, elle ne se regarde pas dans le miroir parce-qu’elle se fiche de l’allure qu’elle a… sauf quand elle s’apprête pour partir en représentation.

Et ce soir elle sort, avec ses copines. Elle n’est pas dupe, elle sait que sa coiffure, son maquillage et sa tenue seront passés au crible et qu’elle n’est pas à l’abri d’une remarque désagréable. Alors elle se lance dans un grand chantier de ravalement de façade pour être à la hauteur de leurs attentes. Si ça ne tenait qu’à elle, elle les rejoindrait en jeans baskets, les cheveux détachés, au naturel. Elle n’utiliserait aucun produit d’embellissement mais « on » lui a dit qu’une femme devait se pomponner et se faire belle. Ça veut dire quoi « se faire belle » d’ailleurs ? Elle a compris un sens caché à cette phrase : si tu veux développer une vie sociale, déguise-toi en ce que tu n’es pas, fais semblant et apprends le tact et la diplomatie, sous-entendu l’hypocrisie.

Et ce soir elle sort, avec ses copines. Ce ne sont pas des amies, ce ne sont que des filles auprès desquelles elle a accordé sa personnalité, elle ne leur montre que ce qu’elles veulent voir, ne leur dit que ce qu’elles veulent entendre. En leur présence elle n’est qu’une image d’Épinal. Elle a appris l’art de la conversation futile, l’art de rire au bon moment, si possible fort parce-que la discrétion ennuie et elle ne veut pas sembler rabat-joie. Elle a aussi appris à s’asseoir comme une fille, à utiliser ses mains, à exagérer ses expressions. Elle a lâché la bière pour des cocktails féminins hors de prix, à manger  des salades sans détruire son maquillage. Et des salades elle en bouffe avec ses copines !

Avec le temps, elle a réussi à s’intégrer et à se fondre dans le décor. C’est qu’elle s’en est pris des claques dans la figure par le passé, elle était trop ci, trop ça, pas assez. Maintenant elle avance en équilibre, elle contrôle toutes ses attitudes, toutes ses paroles, et ça fonctionne : ce soir elle sort, avec ses copines !

Devant son miroir, elle est enfin prête, le mascara sans paquet, l’anti-cernes homogène, le rouge à lèvres subtilement posé, les cheveux remontés en chignon coiffé-décoiffé trop stylé et le chemisier bien rentré dans le chino. 

Avant de partir elle se demande une énième fois pourquoi elle joue cette farce, pourquoi elle s’impose cette torture. La réponse est toujours la même : pour ne pas être seule dans le tourbillon qu’est la vie. C’est une illusion, elle le sait. Elle sait aussi qu’un jour elle sera épuisée de cette mascarade, elle y pensera plus tard. Ce soir elle sort, avec ses copines.

Et demain ? Demain elle sourira, ses yeux se plisseront comme des croissants de lune et sa bouche découvrira une ligne du sourire parfaite.

Demain elle ira voir la mer et lui sourira.


Elément végétal : l’églantier

Elément musical :

Crédits : Illustration de Gatien Jouanneau


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