La Birmanie est un monde hors du monde. Les horloges ont cessé de tourner, laissant le pays entre parenthèses, dans sa propre temporalité. La junte militaire et ses informateurs rôdent un peu partout, les opposants disparaissent toujours mystérieusement. Le parti d’Aung San Suu Kyi devrait, l’année prochaine, accéder au pouvoir, un pistolet sur la tempe, l’armée n’est jamais loin. Le peuple l’attend, son portrait et celui de son père ornent chaque maison, elle porte l’espoir de tout un pays. Les Birmans ne parlent que d’elle, les Birmans demandent l’aide des autres nations » ne nous oubliez pas », « regardez-nous » , nous les avons oubliés, je les ai oubliés…
C’est dans ce contexte que je suis arrivée en Asie en Mars 2015. D’abord en Thaïlande à Bangkok, en transit avant de décoller pour Rangoun le lendemain. Quel transit… Les copines veulent aller sur Khao San road, la rue des bars… et des tatouages à la va vite de mecs bourrés, à même la rue, ça enchaîne… et des ping-pong shows… et de la drogue… et de la prostitution. L’occidental vient chercher le grand frisson, le mythe de l’Indochine n’est finalement pas si loin.
Le lendemain nous prenons l’avion pour Rangoun, quel soulagement d’y atterrir, de découvrir la ville, ses pagodes et particulièrement la pagode Shwedagon, la plus importante du pays, le « must see » du bouddhisme birman. Un bouddhisme en réalité bien différent de celui que nous imaginons, un bouddhisme connecté, nationaliste et violent. Ne pas trop réfléchir, absorber le pays pour ce qu’il est, leitmotiv. Il n’empêche que cette impression de traverser une 3ème dimension persiste, il règne une atmosphère impalpable quel que soit l’endroit. Je me rappelle cette matinée qui s’est transformée en journée complète au pont d’U Bein, près de Mandalay. Une journée à traverser dans les deux sens un pont, à le regarder d’une rive puis de l’autre, à observer les gens qui y déambulent. C’est un pont, un simple pont. Magie interrompue par l’arrivée des cars de touristes Chinois, déversés en masse pour se poster juste là, à cet endroit, sous le pont, pas ailleurs, pour mitrailler le coucher de soleil, remonter vite vite dans leur tas de ferraille climatisé sans avoir eu aucun contact avec qui que ce soit, sans s’être laissés happer par l’endroit. Ne pas trop réfléchir, absorber le pays pour ce qu’il est.
Nous décidons le soir même que nous nous rendrons à Bagan par bateau le lendemain, le « slow boat » , huit heures pour se reposer et profiter de descendre l’Irrawaddy avec les locaux, peut-être même apercevrons nous « les dauphins de l’Irrawaddy ». Nous nous levons à 4h, le bateau part à 5h, il faut ranger nos sacs et traverser tout Mandalay. Nous arrivons au port les yeux encore embués et l’estomac qui gargouille. Qu’à cela ne tienne, le lever de soleil est pour bientôt. L’ »équipage » nous indique de façon autoritaire où nous installer, nous les touristes, sur des chaises de jardin en plastique dévolues à nos séants exclusivement. Les Birmans, eux, devront s’asseoir par terre. Ne pas trop réfléchir… Les discussions vont bon train entre les différentes nationalités présentes, chacun découvre son voisin, enfin son voisin de chaise… Le paysage ne varie pas, je cherche les dauphins, je regarde autour de moi, je m’occupe les yeux, je n’arrive pas à lire, je suis déjà ailleurs, je n’en ai pas besoin. J’ai l’impression d’être observée depuis un moment, mon esprit me joue un tour, je suis fatiguée, le bateau me berce. Il y a une petite dame assise derrière son stand de fruits posés sur le sol, les genoux ramenés sur sa poitrine, je la vois du coin de l’oeil. C’est elle qui me regarde, c’est sûr elle m’a déjà suivie des yeux quand je suis allée chercher une boisson de l’autre côté du bateau. Elle est silencieuse, elle attend et elle me regarde. Ça me perturbe alors je la regarde, elle sourit, je souris. Le temps passe aussi lentement que le bateau descend le fleuve, c’est une certitude nous arriverons à Bagan à la nuit tombée. Le bateau se vide au fur et à mesure de la journée, il s’arrête dans des ports qui n’en sont pas. Le fast boat nous rattrape, il s’arrête à côté du nôtre, des touristes aussi larges que hauts balancent des billets de banque du pont de leur bateau, les billets volent dans l’air et tombent dans l’eau, les Birmans n’hésitent pas à se mouiller pour les récupérer, les gras double sont contents. Absorber le pays pour ce qu’il est.
Je décide enfin d’aller à la rencontre de cette dame, il y a quelque chose qui se passe entre elle et moi. Elle a rangé son stand, je peux m’agenouiller en face d’elle. Je ne sais pas quoi faire, je suis bêtement là devant elle. Et maintenant ?
Elle s’adresse à moi, très souriante, comme tous les Birmans, un beau sourire au bétel ! Je ne comprends pas ses mots mais je comprends ses gestes, ils me disent « allonge toi » . Alors je m’allonge, je dois fermer les yeux, elle parle toujours et parcourt mon corps de ses mains, c’est à la fois ferme et emprunt de douceur. Je m’endors, je rêve. C’est d’abord imprécis et flou, des visages se dessinent au loin, plus ils s’approchent plus ils sont nets. Il y en a 3, le mien, le sien et celui d’une troisième personne qui tarde à se définir parce-qu’il est plus lointain, il vient de plus loin. Je le reconnais, c’est celui de la bushmen, impossible de ne pas m’en souvenir, c’est elle qui m’a initiée à la « connexion », c’est elle qui m’a montré le fil qui relie les âmes. Je revis la même chose, nos esprits se connaissent et se retrouvent, je forme un triangle avec elles. Elles me donnent de leur souffle parce-que je perds le mien. Toutes les deux m’ont reconnue parce-que nous partageons la même essence. Elles sont là pour m’aider à la re-trouver, à m’y re-connecter.
Je me réveille, j’ai compris, je la salue, je ne la reverrai plus mais elle restera avec moi, nous resterons ensemble toutes les trois.
J’ai terminé le voyage, je suis rentrée chez moi pour le continuer.
Elément végétal : le bétel
Elément musical :
Crédits : Illustration de Gatien Jouanneau

